Neagoe Basarab et la fondation du monastère (1517)
L’ancienne capitale valaque de Curtea de Argeș — la « cour d’Argeș » — fut le siège des premiers princes de Valachie dès le XIVe siècle. Le prince Neagoe Basarab (r. 1512-1521), l’un des plus grands mécènes de l’Orthodoxie balkanique, fit édifier entre 1515 et 1517 l’église épiscopale sur les fondations d’une église plus ancienne. L’édifice, consacré en 1517 en présence du patriarche de Constantinople Théolepte Ier, témoigne des ambitions culturelles de Neagoe, qui rédigea en grec et en slavon les Enseignements à son fils Théodose (Învățăturile lui Neagoe Basarab), considérés comme le premier texte philosophique et moral de la littérature roumaine.
L’architecture : un style byzantin-valaque unique
L’église épiscopale de Curtea de Argeș est un chef-d’œuvre de l’architecture byzantine-valaque : plan tréflé à nef unique, deux tours-clochers latérales torsadées, coupole centrale à tambour élevé, portail sculpté en calcaire avec entrelacs de type arménien. Les décors extérieurs — rosaces, tresses, inscriptions en vieux slavon et en grec — témoignent d’un syncrétisme artistique propre aux Balkans ottomans du début du XVIe siècle. L’intérieur conserve des fragments de fresques originales et des icônes sur bois du XVIe siècle. Une restauration majeure supervisée par l’architecte français André Lecomte du Noüy entre 1875 et 1886 a sauvé la structure de la ruine.
La légende de Maître Manole et la nécropole royale
Le monastère est indissociable de la ballade populaire roumaine de Maître Manole (Meșterul Manole) : le maître bâtisseur, pour stabiliser les murs qui s’effondraient chaque nuit, dut emmurer dans les fondations sa propre épouse. Cette légende du sacrifice fondateur, l’une des plus belles de la tradition orale roumaine, est commune à toute la zone balkanique. Une fontaine dans la cour du monastère marque l’emplacement symbolique où Manole aurait trouvé la mort après avoir été abandonné sur le toit achevé. Depuis le XIXe siècle, le monastère est la nécropole officielle de la famille royale de Roumanie : Carol Ier, Élisabeth de Wied, Ferdinand Ier, Marie de Roumanie et plusieurs membres des Hohenzollern-Sigmaringen y reposent dans des sarcophages de marbre blanc.